La Trahison des Images : quand Bruxelles bétonne ses dernières fleurs

Carte blanche par des riveraines du quartier Erasmus-Chaudron à Anderlecht, rejointes par d'autres personnes et collectifs

Ceci n’est pas un quartier fleuri. ​ ​
Ceci n’est pas un écoquartier. ​ ​
Ceci n’est pas une politique climatique responsable.

Comme dans La Trahison des Images de René Magritte, nous sommes face à une gigantesque imposture visuelle et sémantique. On baptise les rues "Avenue des Hortensias", "Allée des Jacinthes", "Place des Tulipes"… et dans le même mouvement, on y massacre les derniers sols vivants, on y asphyxie la biodiversité et on y coule du béton à perte de vue. Magritte aurait adoré : la pipe qui n’est pas une pipe a désormais ses équivalents urbains bruxellois. Le quartier des fleurs qui n’a plus de fleurs. L’écoquartier qui n’est pas éco.

Pour la deuxième fois en quelques mois, le gouvernement bruxellois a délivré un permis d’urbanisme dans le secteur Erasmus-Chaudron, à Anderlecht. Le 22 décembre 2025, trois immeubles d’appartements entre la rue du Chaudron et l’avenue des Hortensias. Le 6 mai 2026, deux immeubles supplémentaires à l’angle de la rue du Chaudron et de l’allée des Jacinthes. Tout cela en toute sérénité, comme si le jugement du tribunal francophone de première instance de Bruxelles du 29 octobre 2025 n’avait jamais existé.

Pourtant, ce jugement, rendu dans l’affaire intentée par l’asbl We Are Nature était clair : la Région doit suspendre l’imperméabilisation des terrains non bâtis de plus de 0,5 hectare, au moins jusqu’à l’adoption d’un nouveau PRAS ou, au plus tard, jusqu’au 31 décembre 2026. Un moratoire minimal, dicté par l’urgence climatique et la santé publique. Réponse du gouvernement ? Une circulaire publiée le 8 avril 2026 ordonnant aux administrations de continuer comme si de rien n’était. "Aucun moratoire ne sera appliqué." Circulez, y a rien à voir.

On nage en plein surréalisme bruxellois. D’un côté, on nous serine que les vagues de chaleur vont s’intensifier, que la ville devient étuve, que les îlots de chaleur urbains tuent. De l’autre, on continue à sacrifier les derniers poumons verts qui pourraient justement tempérer ces phénomènes. Les sols vivants rafraîchissent, infiltrent l’eau, abritent la biodiversité. Pourtant, ils sont uniquement considérés comme un atout financier une fois détruits, et non comme une valeur à préserver, voire à renforcer, au service d’une ville plus vivable.

Le Plan régional d’affectation du sol (PRAS) est en révision depuis 2021 précisément parce qu’il ne répond plus aux défis climatiques. On nous promet un nouveau plan depuis des années. Il n’arrive jamais. L’évaluation environnementale du PRAS légalement obligatoire n’a jamais été menée. L’ancien plan n’a jamais été corrigé. Et pendant ce temps, les promoteurs, eux, ne perdent pas une seconde et profitent d’une "sécurité juridique" dont les Bruxellois paient le prix.

Nous, riveraines, associations de protection de la nature et habitants, nous multiplions les objections depuis des années. On nous répond par un silence poli ou un mépris administratif. Parmi nos constats, qui n’ont rien d’extravagant :

  • la destruction systématique de la biodiversité dans ce qu’on ose encore appeler un "écoquartier" ;
  • la rupture de la connectivité écologique entre Neerpede, la vallée du Vogelzangbeek et la Promenade verte ;
  • la disparition de terres agricoles fertiles qui pourraient nourrir la stratégie "Good Food" bruxelloise ;
  • l’augmentation du risque d’inondation en aval de la vallée ;
  • la création d’un quartier dortoir monofonctionnel, loin des besoins réels en logements abordables et mixtes ;
  • une place des Tulipes où aucune tulipe ne fleurit, entourée de commerces vacants.

Mais tout cela semble peser bien peu face aux intérêts des promoteurs immobiliers.

La question posée par une habitante à l’échevine de l’Urbanisme d’Anderlecht sur la compatibilité du dernier permis avec le jugement du tribunal est restée sans réponse. C’est symptomatique. On ne répond plus, on passe en force. On ne débat plus, on bétonne.

À force de voir nos élus traiter le droit comme un simple avis de convenance et la nature comme un obstacle administratif, on finit par se demander si l’État de droit bruxellois n’est pas, lui aussi, une image surréaliste : une belle pipe peinte qu’on nous vend comme vraie.

Nous demandons au gouvernement bruxellois de respecter le jugement du 29 octobre 2025, de retirer la circulaire du 8 avril, et d’aligner enfin ses permis sur les objectifs climatiques et sanitaires qu’il prétend défendre par ailleurs. Continuer à imperméabiliser les derniers espaces ouverts n’est pas une décision anodine. C’est un choix politique lourd de conséquences sur la santé respiratoire des enfants, sur la résilience de la ville face aux canicules et aux inondations, et sur la qualité de vie des Bruxellois les plus modestes, qui sont aussi les plus exposés.

Le surréalisme a ses limites. Quand la trahison des images devient la trahison du vivant, ce n’est plus de l’art. C’est une faute irréversible.

Des riveraines du quartier Erasmus-Chaudron à Anderlecht, rejointes par d'autres personnes et collectifs

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